Le plaisir de voler est réel. La légèreté de l’appareil ne suffit pourtant pas à rendre son utilisation anodine.
L’été crée un contexte particulièrement favorable à l’utilisation des drones. Les journées sont longues, les paysages se découvrent sous une autre lumière et les vacances invitent à rapporter des images différentes de celles que l’on réalise habituellement depuis le sol. Un petit drone tient désormais dans un sac, se déploie en quelques secondes et produit des photographies ou des vidéos d’une qualité qui aurait exigé, il y a encore quelques années, des moyens considérables.
Je comprends parfaitement l’attrait de cette expérience. Faire décoller un appareil, prendre de la hauteur et découvrir un lieu depuis le ciel procure un véritable sentiment de liberté. Pour beaucoup d’acquéreurs, ce premier vol constitue même une forme d’émerveillement.
La difficulté ne vient donc pas du plaisir de voler. Elle vient du décalage qui peut exister entre la simplicité apparente du produit et la réalité de son utilisation.
Une machine simple dans un environnement qui ne l’est pas.
Les petits drones actuels donnent une impression de maîtrise presque immédiate. Ils stabilisent leur position, compensent une partie des effets du vent, affichent leur hauteur, transmettent une image en temps réel et savent revenir automatiquement vers leur point de départ.
Cette assistance technologique est rassurante, mais elle peut produire une confusion : puisque le drone est facile à piloter, son utilisation serait nécessairement simple et peu risquée.
Or, les automatismes réduisent certaines difficultés techniques sans faire disparaître les autres facteurs du vol. Ils ne déterminent pas si l’espace aérien est accessible. Ils ne détectent pas toujours les personnes qui pénètrent dans la zone d’évolution. Ils ne garantissent pas que la trajectoire de retour automatique restera libre et ne permettent pas davantage d’anticiper l’arrivée d’un hélicoptère de secours, d’un aéronef de lutte contre les incendies ou d’un autre usager évoluant à basse hauteur.
Le produit est devenu accessible, mais l’environnement aérien, lui, n’est pas devenu plus simple.
Un petit drone reste un aéronef.
Le mot « mini-drone » peut entretenir l’idée d’un objet intermédiaire entre le jouet et la caméra volante. Du point de vue de la réglementation, un drone utilisé en extérieur est pourtant un aéronef sans équipage à bord, et sa petite taille ne lui retire pas cette qualité.
Le guide de la Direction générale de l’aviation civile consacré à la catégorie ouverte le rappelle clairement : même lorsqu’une opération est considérée comme simple et peu risquée, des exigences minimales doivent être respectées pour assurer la sécurité des usagers de l’espace aérien et des personnes au sol.
La catégorie ouverte, dans laquelle se situent la plupart des usages de loisir à faible risque, ne signifie donc pas que l’espace est ouvert sans condition. Elle permet de voler sans autorisation préalable pour chaque opération lorsque l’ensemble des exigences prévues sont respectées. Elle suppose notamment un vol en vue directe, une hauteur généralement limitée à 120 mètres, le respect des restrictions géographiques et l’absence de survol d’un rassemblement de personnes.
Un drone de moins de 250 grammes bénéficie de conditions d’utilisation plus souples, mais il n’est pas placé en dehors de la réglementation. Lorsqu’il est équipé d’une caméra et qu’il ne répond pas à la définition réglementaire du jouet, son exploitant doit généralement être enregistré. Le survol d’un rassemblement de personnes demeure interdit et la possibilité de voler dépend toujours du lieu concerné.
Au-delà de 250 grammes, la classe du drone et la sous-catégorie d’exploitation déterminent notamment les exigences de formation et les distances à respecter. De nombreux appareils de quelques centaines de grammes relèvent ainsi de la classe C1, pour laquelle la réussite à l’examen théorique en ligne A1/A3 et l’enregistrement de l’exploitant sont requis.
La masse constitue donc un paramètre du risque, mais elle ne résume pas à elle seule le cadre applicable.
Le risque se construit autour de l’appareil.
Je recours régulièrement à une comparaison très simple. Il ne viendrait probablement à l’idée de personne de circuler à vélo sur une autoroute en expliquant qu’un vélo est léger et qu’une chute à faible vitesse présente des conséquences limitées.
Le véritable danger ne proviendrait pas du vélo lui-même, mais de son interaction avec un environnement qui n’a pas été conçu pour l’accueillir : vitesse des autres véhicules, trajectoires convergentes, impossibilité de s’arrêter rapidement et difficulté des conducteurs à anticiper sa présence.
Le raisonnement est comparable pour un drone.
Un appareil de quelques centaines de grammes peut sembler peu dangereux lorsqu’il est observé au sol. Mais une fois en vol, le risque dépend de la hauteur, de la vitesse, du vent, des personnes présentes, des bâtiments, des routes, de la circulation aérienne et de la possibilité réelle de conserver la maîtrise de la trajectoire.
Une plage presque vide au moment du décollage peut se remplir rapidement. Un sentier côtier peut être fréquenté sans que le télépilote l’ait aperçu. Un site touristique peut constituer un rassemblement de personnes. Un village pittoresque reste une agglomération dans laquelle l’espace public n’est pas accessible à un vol de loisir en catégorie ouverte. Une clairière située à proximité d’un aérodrome, d’une hélistation ou d’une zone réglementée peut se trouver dans un espace où le vol est limité ou interdit.
En France, un utilisateur de loisir ne peut pas faire évoluer son drone en catégorie ouverte au-dessus de l’espace public en agglomération, même lorsque l’appareil pèse moins de 250 grammes. Le texte prévoit toutefois une possibilité pour les opérations réalisées dans le cadre de l’activité professionnelle de l’exploitant, ainsi que dans les lieux où le préfet autorise expressément les opérations relevant de la catégorie ouverte. Lorsqu’une opération professionnelle est réalisée en zone peuplée, elle doit faire l’objet d’une déclaration préalable auprès du préfet territorialement compétent, avec un préavis de dix jours ouvrables.
L’autorisation du propriétaire d’un terrain ou le fait de décoller depuis un jardin privé ne suffit pas davantage à lever les restrictions d’espace aérien ni les obligations relatives aux personnes survolées.
Le lieu transforme donc profondément le niveau de risque. Un appareil parfaitement adapté à une opération dans un espace dégagé peut devenir inapproprié quelques centaines de mètres plus loin.
La caméra ajoute une autre responsabilité.
L’appareil n’est pas seulement un objet volant. Il est le plus souvent équipé d’une caméra capable d’enregistrer des personnes, des habitations, des jardins ou des activités privées.
L’intention du télépilote est rarement de porter atteinte à la vie privée. Il souhaite généralement filmer un paysage, une propriété familiale ou un lieu de vacances. Pourtant, la hauteur et l’angle de prise de vue peuvent faire apparaître des éléments qui n’étaient pas visibles depuis le sol.
Le respect des personnes ne se limite donc pas à éviter un impact physique. Il implique aussi de s’interroger sur les images enregistrées, sur la possibilité d’identifier quelqu’un et sur les conditions dans lesquelles ces images seront diffusées.
Là encore, le risque n’est pas nécessairement perceptible au moment du vol. Il peut apparaître plus tard, lors de la publication d’une vidéo montrant une personne, une propriété ou une situation que son auteur n’avait pas prévu de rendre visible.
La carte ne répond pas à toutes les questions.
La consultation de la carte des restrictions accessible sur Géoportail constitue l’un des premiers réflexes à acquérir. Elle permet d’identifier de nombreuses zones dans lesquelles le vol est interdit ou limité en hauteur.
Cette vérification est indispensable, mais elle ne constitue pas à elle seule une autorisation de décoller.
La carte offre une représentation plus accessible d’une partie des restrictions applicables. Elle n’est toutefois pas dynamique : certaines zones temporaires peuvent ne pas y apparaître et les horaires d’activation des zones réglementées ne sont pas nécessairement pris en compte. Ces informations doivent être recherchées dans l’information aéronautique diffusée par le Service de l’information aéronautique.
La carte ne permet pas davantage d’évaluer la présence réelle de personnes, les conditions météorologiques, les obstacles ou les conséquences possibles d’une perte de contrôle.
Une zone dans laquelle l’espace aérien paraît accessible peut donc rester inutilisable en raison de la situation rencontrée au sol.
Le bon raisonnement ne consiste pas seulement à se demander : « La carte me permet-elle de voler ici ? ». Il consiste à vérifier si le lieu, le moment, les personnes présentes, les conditions météorologiques et les performances réelles du drone permettent de réaliser le vol sans créer un risque que l’on ne pourrait plus maîtriser.
Changer la question avant de décoller.
L’acquéreur d’un petit drone se demande souvent jusqu’où son appareil peut monter, quelle distance il peut parcourir ou combien de temps sa batterie lui permettra de voler.
Ces questions sont compréhensibles, mais elles ne devraient pas être les premières.
Avant chaque vol, il me paraît plus utile de se demander où l’on se trouve, qui pourrait entrer dans la zone d’évolution et ce qui se passerait si le drone ne suivait plus exactement la trajectoire prévue.
Cette dernière question change profondément la préparation. Elle conduit à observer la direction du vent, à repérer les routes, les bâtiments et les personnes, à comprendre le fonctionnement du retour automatique et à vérifier que la hauteur programmée ne conduira pas le drone vers un obstacle.
Elle invite également à conserver une marge de batterie suffisante et à renoncer lorsque les conditions réelles ne correspondent plus à celles imaginées au départ.
Elle conduit enfin à vérifier les garanties d’assurance, car le télépilote peut être tenu responsable des dommages causés aux personnes et aux biens au sol. Une assurance multirisque habitation peut parfois couvrir certaines activités de loisir, mais le contrat doit être examiné attentivement, les exclusions et les plafonds variant selon les assureurs.
La formation en ligne A1/A3 est obligatoire pour certaines classes de drones, mais rien n’interdit à l’utilisateur d’un appareil plus léger de la suivre volontairement. Cette démarche ne transforme pas le loisir en activité complexe. Elle permet au contraire de mieux comprendre les règles, le vocabulaire et les situations que l’on rencontrera lors des premiers vols.
Elle donne surtout les moyens de distinguer ce que le drone peut techniquement accomplir de ce que son environnement permet réellement de faire.
Apprendre à voler ne consiste donc pas seulement à manipuler les commandes. Il s’agit aussi d’apprendre à observer un lieu, à identifier les interactions possibles et à décider qu’un décollage doit parfois être différé ou déplacé.
Cette capacité à renoncer ne traduit pas une peur excessive du risque. Elle constitue au contraire l’une des formes les plus concrètes de la maîtrise.
L’été restera une période privilégiée pour découvrir le vol et rapporter des images remarquables. Peut-être faut-il simplement accepter que la liberté offerte par un drone ne commence pas au moment où ses hélices tournent, mais quelques minutes auparavant, lorsque son utilisateur prend le temps de comprendre l’espace dans lequel il souhaite s’élever.
Thierry Mohr

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